06/10/2008

Au nom du père

 

 

 

Chronique parue dans le Nouvelliste du 6 octobre 2008 

Du passé faisons table rase ! Liquidons la règle du nom. La règle du père. Remplaçons-la par son contraire : Le libre service. Arbitré par la mère. Nous rendrons ainsi le droit conforme à la société, de consommation, au nom de l’égalité. Voilà en substance ce que proclame un quarteron de sous-commissaires « progressistes » qui impose cet hiver au Conseil national son débat sur un nouveau droit du nom de l’enfant. Peu importe que le projet ne réponde à aucun besoin identifié. On nous assure que «Dieu le veut ! », à tout le moins que son dernier avatar l’exige : Le principe de l’égalité des sexes. Quitte à perdre de vue les données essentielles du problème. Ce qui se produit assez souvent lorsqu’on laisse des juristes entre eux, à phosphorer sans surveillance  autour de principes abstraits. Un plus un n’est pas égal à un. « N’être qu’un, oui, mais lequel ? », la boutade d’Alphonse Allais est ici incontournable. En matière de nom de l’enfant, le droit actuel a le mérite de poser une règle : Le nom de famille est celui du père. Pour certains, cela doit cesser : Demain, chaque couple fixera sa propre règle. Un rapport de force pour remplacer une règle du droit. En cas de match nul ? Ce sera le nom de la mère. Une révolution. « Mater semper certa est », disaient les romains. La filiation maternelle est une évidence. Biologique. Que le droit n’a pas vocation à instituer. Tout au plus à constater. L’enfant connait sa mère. L’enfant reconnait son père. Dans celui que sa mère lui désigne. La filiation paternelle est instituée par la parole de la mère et par la règle du droit. Face à la biologie, il lui faut un symbole. C’est le nom du père. Ce nom est fondateur : De la filiation par l’identité. De l’identité par la filiation. Les enfants sortent du ventre des mères. Toujours. Du ventre des pères, jamais. Le nom du père institue une forme d’égalité symbolique entre les filiations de l’enfant. Là où la nature laisse l’homme et la femme le plus profondément inégaux. Le plus grand tort des auteurs du projet n’est pas de militer pour le matriarcat au nom de l’égalité des sexes. Mais de croire, ou de faire semblant de croire, que la filiation paternelle est chose si solide, ou de si peu d’importance, que l’on puisse, sans danger sérieux, l’attaquer par le symbole. Le père certain n’est-il pas la Loi de l’espèce ? Avec le tabou de l’inceste qui en découle ?

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Commentaires

On devrait aussi interdire la profession de généalogiste. Avoir des racines et appartenir à une lignée est profondément contraire à l'existentialisme triomphant.

Faute d'avoir pu bouleverser la société, la gauche révolutionnaire, redoutablement cohérente, s'en prend a la famille, qui en est la cellule de base. Et une partie de la droite la suit grégairement sur ce terrain au nom d'un libéralisme dévoyé...

Écrit par : Scipion | 06/10/2008

A l'avenir l'homme ne se contentera pas de renoncer à sa paternité en cas de divorce en ne bénéficiant que d'une garde limitée pour laquelle il versera des pensions, mais il devra également renoncer à ce que son nom soit représenté. Il est clair que la société tend à vouloir effacer son rôle au maximum pour laisser place à la féminisation généralisée. Un article du "Matin" d'hier nous rappelait les conséquence de cette "chasse aux machisme" au niveau scolaire. On a voulu casrter "le mâle", et on y est parvenu...

Écrit par : Carlitos de Unmauno | 06/10/2008

Permettez à une femme de s'immiscer dans votre discussion.
J'ai aussi de la peine à comprendre qu'on veuille changer le code civil à ce sujet. Quel "bordel" pour les futurs généalogistes. Ensuite,je pense comme vous que le père a droit à la reconnaissance juridique de sa paternité par l'attribution de son nom à sa descendance.
Et puis, je réfléchis : je crois que l'Espagne et le Portugal, par ex., (et depuis bien avant que leurs dictatures soient renversées, donc ça n'a rien à voir avec le conflit gauche-droite) connaissent cette situation. Comment s'en sortent-ils ?

Écrit par : gamine | 06/10/2008

"Comment s'en sortent-ils ?"

Plutôt bien, sauf pour quelques cas où la règle mène à des noms à rallonge... Pour rire, je remonte au XVIIème siècle et à la première poétesse "féministe" espagnole, Sor Juana Ines de la Cruz, dont le nom réel était:

Juana Inés María del Carmen Martínez de Zaragoza Gaxiola de Asbaje y Ramírez de Santillana Odonoju

Authentique! @:-)

Écrit par : Carlitos de Unmauno | 06/10/2008

Petit rappel historique à propos du double nom en Espagne et au Portugal, puis en Amérique latine par extension. Ce système, en apparence plus égalitaire que le notre, trouve son origine dans la polygamie sous le califat. La mention du nom de la mère sert à distinguer les enfants d'une même famille polygame lorsqu'ils portent le même prénom, ce qui était courant. Il convient en effet de ne pas confondre le petit Mohamed de Julie et de Bernard, du petit Mohamed de Sara et de Bernard ou du petit Mohamed d'Eglantine et de Bernard. Comme on ne peut pas additionner des noms à l'infini au fil des générations, seuls les seconds noms, ceux des pères sont conservés. La lignée des femmes s'efface après une génération.

Écrit par : Yves Nidegger | 06/10/2008

Mon cher ami Scipion,

Il y a de l'incohérence dans la gauche ...

"Faute d'avoir pu bouleverser la société, la gauche révolutionnaire, redoutablement cohérente, s'en prend a la famille, qui en est la cellule de base."

Qu'y a-t-il de plus à gauche, de plus communiste, que la famille ?
Les parents (riches travailleurs) qui paient tout pour l'enfant (le pauvre improductif) ?

Décidément la gauche ...

Tenez l'histoire du cannabis ... Marx disait de la religion que "c'est l'opium du peuple" ... la nouvelle religion sera désormais (si cela passe en votation) le cannabis ... nouveau Dieu ...

Vive la gauche et le nivellement par le bas !

On se demande, à Genève, à quoi serviront les 93 directeurs, embauchés à la surprise générale !

A distribuer du cannabis, avant l'entrée dans l'école ?

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 06/10/2008

Texte remarquable, comme toujours cher Maître.
Les genevois t'ont envoyé à Berne pour "remettre de la testostérone dans la politique" et pour "savoir dire non" à l'exemple du rôle du père. Voilà un débat qui est au plein centre de la cible des propos que tu as eu durant la compagne électorale... Décidemment, tu m'impressionnes de plus en plus : outre tes qualités de politique et de réthoricien reconnues, te voilà visionnaire. Il ne restera bientôt plus que les yeux pour pleurer à tes adversaires, dont je me félicite de ne pas être !
J'espère que tu pourras être parmi nous pour l'un des deux repas de la prochaine séance du GC (en séance aussi mais nous avons moins le temps de discuter).
Amicalement
Antoine

Écrit par : Antoine Bertschy | 06/10/2008

Merci Me Nidegger pour votre réponse à ma question. J'ai beau être une vieille féministe (vieille par l'âge), je crois tout de même que la situation actuelle est préférable et j'aimerais penser que mes arrière-petits-fils (Eh oui, j'en ai déjà deux) pourront transmettre leur nom à leurs enfants. C'est à vous d'y travailler.

Écrit par : gamine | 06/10/2008

"La filiation maternelle est une évidence. Biologique" Vraiment? Diriez-vous que les mères adoptives ne sont pas des "vraies" mères? Diriez-vous que les mères qui donnent naissance à un enfant après avoir recouru à un don de gamètes à l'étranger et qui ne sont donc pas les mères "génétiques" de l'enfant qu'elles mettent au monde ne sont pas des "vraies" mères? La filiation elle aussi n'est rien d'autre qu'une règle de droit. Il est vrai que le législateur a récemment favorisé la mère sur le plan de la filiation (ce que la juriste Marcela Iacub a appelé "l'empire du ventre") mais est-ce une raison pour faire l'inverse en matière de nom de famille? Ne serait-il pas plus adéquat d'établir dans les deux domaines une législation équilibrée?

Écrit par : enfaitetendroit | 07/10/2008

"Ensuite,je pense comme vous que le père a droit à la reconnaissance juridique de sa paternité par l'attribution de son nom à sa descendance."

Entre 10 et 20% des "pères" ne sont pas les pères au sens biologique.

Écrit par : Johann | 16/10/2008

"Faute d'avoir pu bouleverser la société, la gauche révolutionnaire, redoutablement cohérente, s'en prend a la famille, qui en est la cellule de base."

Belle connerie. Aucune argumentation, juste le fait de cracher son venin. Eructation. C'est bien le libre marché qui déstructure la famille. Il s'agit de détruire toutes les niches non marchandes pour augmenter les profits.

Double mécanisme:

1) Comme le salaire principal de suffit pas, est insuffisant pour entretenir une famille (à qui la faute? à la gauche?, mais bien sûr!), la femme doit être mise au travail. Qui a la législation la plus dégueulasse en matière de famille? Tiens c'est la Suisse!
En ex-Urss: 2 ans de congé maternité + 1 an sans salaire, mais place de travail conservée. Ca c'est de la politique familiale. Depuis combien de temps les allocations familiales n'ont-elles pas augmenté à Genève? Même pas d'indexation sur l'inflation.

2) Tous les services non marchands rendus au sein de la famille doivent être externalisés: repas de midi, garde d'enfants, nettoyages, éducation, parce que les deux parents sont pris dans la vie professionnelle. D'où stress et bientôt ruptures. Ce qui engendre d'autres débouchés marchands: avocats pour le divorce, nouveau logement pour l'un des membres du couple, plus de déplacements, etc.

Et je passe sur toutes les sollicitations publicitaires qui concourent également à déstructurer la famille.

Qui détruit la famille? Systématiquement.

La question du nom est inintéressante. Cela sert juste à flatter l'ego de certains pour qui l'identité se résume à un nom à transmettre.

Écrit par : Johann | 16/10/2008

Laissons le choix aux enfants, en toute liberté, sans contraintes économiques ou autres. Et pour ceux qui pensent que c'est mission impossible, je l'ai vécu plusieurs années avec mes filles, ce fut un grand bonheur. Et que m'importe le nom qu'elles porteront, mon sang coule en leurs veines et elles seront toujours mes filles.

Quel grand millésime que Yves Nidegger, le nectar du peuple genevois et helvétique de ces prochaines années

Bonne fin de semaine, amitiés

Écrit par : Patrick Hulliger | 25/10/2008

@ M. Nidegger: Merci pour cet excellent billet, et pour vos arguments. La parentalité est un cas de figure typiquement non-symétrique, où l'égalité ne saurait s'appliquer comme un dogme. Je trouve par exemple normal que le congé maternité soit plus long que le congé paternité. Physiologiquement la femme a besoin de plus récupérer, et l'allaitement lui demande une présence prolongée avec le bébé. Et on sait que l'allaitement est un facteur très important dans la construction de l'immunité de l'enfant, de même que dans la construction d'une relation sécurisante sur laquelle fonder sa première perception du monde. Et cela, n'en déplaise aux idéologues pour lesquels tout est interchangeable voire simple construction sociale des genres.

On peut imaginer, dans les cas rares où l'homme est à la maison et où c'est la femme qui travaille, qu'ils échangent en partie leur durée de congé. Mais la question de l'allaitement n'est pas réglée par cela. On peut bien sûr considérer que l'allaitement n'est lui aussi qu'une construction sociale... et que le lait industriel vaut celui de la mère... les idéologues iront-ils jusque là?

D'autre part, prétendre comme le fait Johann que donner son nom n'est que flatter l'égo de certains, c'est plus que court comme argument, c'est même un déni de la fonction symbolique des parents (fonction symbolique pourtant si importante dans la construction sociale des genres). Il y a dans la construction intime de la paternité comme de la filiation des éléments de la psychologie qui n'ont rien à voir avec un narcissisme paternel ni avec une idéologie égalitaire.

Et sur un plan social, en effet le nom donne au père une forme d'égalité symbolique avec la mère dont la filiation n'est jamais remise en cause.

On peut être père sans être le père biologique, idem pour la mère qui adopte. Ces situations ont toutefois une base légale qui fonde socialement la parentalité et cette reconnaissance sociale est l'un des facteurs de l'investissement parental.

L'égalité n'est pas un dogme, et de toutes façon le projet stupide de révision n'instaure aucune réelle égalité puisqu'au final c'est la mère qui aurait la décision. Sans compensation symbolique pour le père qui a lui aussi besoin de se voir une place reconnue et respectée, comme la mère.

En ce qui concerne la notion de valeur marchande, elle n'est pas nouvelle. L'ex-URSS l'avait très bien compris en mettant les femmes au travail sous prétexte d'égalité. Le capitalisme n'a rien inventé. De plus, dans les société rurales, les femmes travaillent aussi avec leur mari. L'argumentaire marxiste est à courte vue. Et la durée du congé maternité dans l'ex-URSS est ma foi quelque chose d'intéressant. Mais cet exemple de "progrès social" n'était peut-être fait que pour faire supporter un régime criminel et infâme, faire supporter les heures de files d'attente dans les magasins, faire supporter les menaces de goulag, les millions de morts sous Staline, l'absence de liberté, etc, etc, etc...

Écrit par : hommelibre | 25/10/2008

J'ajoute que la citation d'Alphonse Allais m'a bien plu dans ce contexte. C'est une de mes phrases préférées (voir ma présentation).

Écrit par : hommelibre | 25/10/2008

@hommelibre : Je constate avec grand plaisir que ce débat, dont j'ai la faiblesse de croire qu'il est d'une grande importance symbolique mais aussi pratique, pourra compter sur des arguments profonds et réfléchis. Surtout d'un côté.

Écrit par : Yves Nidegger | 25/10/2008

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