05/10/2009

Hannibal et les éléphants

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 8 septembre 2009)

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Depuis quatre cents jours, deux Suisses souffrent à Tripoli. Avec eux, leurs familles. Une torture psychologique. Faite d'insécurité, d'humiliations. De sentiment d'abandon. Suivi d'espoirs déçus. Des vies comme arrêtées. Au cadran de la montre, qu'un dictateur blessé arbore au poignet. Signe extérieur d'importance diplomatique. Deux Suisses, dont le seul tort fut de s'être trouvés là. A portée d'arbitraire. Lorsque la foudre devait tomber. Prévisible. Cela fait près d'un siècle, depuis la Société des Nations, que Genève héberge des membres de familles régnantes. Non couverts par l'immunité diplomatique. Et susceptibles à l'occasion de commettre un crime ou un délit. Instruire des plaintes sensibles participe ici d'un savoir-faire local. Rodé à souhait. La justice genevoise fonctionne, en général. Elle ne s'excuse pas de s'en prendre «au riche comme au pauvre, au puissant comme au faible, à l'étranger comme à l'habitant du pays». C'est même le serment des juges à leur entrée en fonction. On sait poursuivre le puissant sans provoquer de crise diplomatique. On savait. Avant qu'un quarteron de pachydermes ne se mette en tête de renverser la formule: déclencher une crise diplomatique majeure sans poursuivre aucune infrac-tion. Il fallait y penser. Depuis quatre cents jours, deux Suisses souffrent à Tripoli. Avec eux, un président forcé de s'humilier, en vain. Des entreprises paralysées. La concurrence anglaise ou italienne qui leur prend le marché. Des vies de travail suisse réduites à néant. Pour un quarteron d'éléphants amnésiques qui a voulu se payer un «fils de». Parce qu'il s'appelait Hannibal. Qu'il était riche. Puissant. Et caractériel. Cogner fort. Au diable la proportionnalité. Trop fort, diront les experts. Et pour aucun résultat: la plainte est classée. La justice? Pour Hannibal, elle est muette à jamais. Mais pour la Suisse, elle parlera. A Londres. Fourches caudines en perspectives. Deux Suisses souffrent à Tripoli. Parce qu'à Genève, ce jour-là, le substitut de garde était socialiste. Et le juge d'instruction radical. Le conseiller d'Etat en charge de justice et police, socialiste. Et le procureur général, radical. Et que chez ces gens-là, on ne communique pas. On campe. Et puis, la ministre des Affaires étrangères, socialiste. Infaillible. Même quand ses propres experts la contredisent. Deux Suisses souffrent à Tripoli. Et ce constat, qui s'installe, lentement, dans les consciences: et si notre politique étrangère n'était plus qu'un cimetière d'éléphants?

 

 

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