20/10/2009

La frontière se rebelle

(chronique parue dans le Nouvelliste du 20 octobre 2009)

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Plus les frontières politiques s’abaissent, sous la pression d’une économie mondialisée, plus le besoin d’enracinement local et national est ressenti comme important. Et plus les peuples du monde rêvent de disposer, comme le peuple suisse avec le fédéralisme et la démocratie directe, de leviers politiques capables de juguler les vents brutaux de la mondialisation. N’en déplaise à la pensée dominante, la notion de frontière n’est pas le contraire de la modernité, mais un de ses corolaires. Pour avoir traité cette évidence par le seul mépris, les élites économiques genevoises, donc les média et à leur suite la classe politique, pleurent aujourd’hui sur le succès d’une formation iconoclaste qui vient de leur tailler des croupières en thématisant la notion de frontière jusqu’à la nausée. La chose était pourtant prévisible.  A Genève, canton frontière, cette ligne blanche joue depuis des siècles un rôle éminemment identitaire. On ne saurait songer à retirer impunément, et d’un seul coup, les contrôles aux frontières (Schengen), le contingentement des travailleurs (libre circulation) et la nationalité des produits (Cassis de Dijon). Quelque secousse tellurique était à prévoir. D’autant plus après que l’on se soit contenté de taxer d’obscurantisme la moindre réticence exprimée, qui plus dans un débat censé être démocratique, à l’encontre de ce qui a fini par apparaitre comme le dogme de la libre circulation absolue. Plus prompte à ériger des buchers, pour y brûler les hérétiques  qui demandaient l’application de la clause de sauvegarde, qu’à se pencher sur les questions que posent le chômage  en augmentation, d’une part, et l’arrivée quotidienne de nouveaux immigrants, de l’autre part, l’élite a mérité son retour de bâton populaire. La notion de frontière est certes à revisiter, dans le contexte des relations étroites que la Suisse noue avec l’Union européenne. Mais pas à ignorer. Ceux qui rêvaient tout haut d’une prochaine adhésion ont crû pouvoir s’épargner l’effort. En gommant la question. Le peuple vient de leur siffler la fin d’une sieste. Et c’est fort bien, même si, à Genève, ceux qui ont mis le feu à la frontière sont sans conteste de vilains hérétiques. Mais après tout qu’est-ce qu’une hérésie, sinon une question que les tenants de l’orthodoxie ont crû à tort pouvoir négliger ? Gageons que, comme de coutume dans l’histoire des idées, on brûlera promptement les hérétiques. Non sans récupérer l’hérésie. Qu’il faudra bien intégrer au dogme.

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Commentaires

Bonjour

Je ne retrouve pas la chronique sur l'édition web j'imagine que c est dans la version papier que l'on peut la trouver ?

Merci
Patrick

Écrit par : Patrick Nouhailler | 20/10/2009

Quoi qu'il en soit, même chez les pragmatiques qui voient que la libre circulation rapporte des sous, et même chez les idéalistes qui proclament leur désir d'ouvrir tout à tous, il faut avouer la frontière psychologique existait toujours. Cela vient principalement du manque de connaissance de l'autre tel qu'il est, je pense.

Écrit par : rm | 20/10/2009

@Patrick, Rubrique l'invité, page Valais (page 2)

Écrit par : Yves Nidegger | 20/10/2009

" Cela vient principalement du manque de connaissance de l'autre tel qu'il est, je pense."

Non, vous pensez mal. Les distances tiennent tout simplement à la différence d'identité.

S'ils se ressemblent, un Genevois n'est pas un Savoyard et ne le sera jamais, un Savoyard n'est pas un Genevois et ne le sera jamais, exactement comme un Genevois n'est pas un Vaudois et ne le sera jamais.

Ce "pauvre" Eric Stauffer l'apprendra à ses dépens... Comme en leur temps, Philippe Pidoux et François Cherix. Pour être à la mode, la négation des identités n'en a pas plus de pertinence.

Écrit par : Scipion | 20/10/2009

Mon Coeur est Genevois (MCG) et je voterai Rochat pour ce Conseil d'Etat.
Elle mérite l'entente et bien davantage notre Isabel et cette grande Genève.

Écrit par : Paule | 20/10/2009

Mais il y a une grande différence entre les Alsaciens et les Basques, et pourtant, entre eux, pas de frontière. Je pense qu'il peut y avoir des différences sans qu'il y ait des frontières administratives, parce que celles-ci sont faites pour défendre les libertés au sein d'une communauté donnée, face aux autres, qui l'entourent. Mais quand il n'y a pas de volonté d'invasion de la part de ces autres, la frontière administrative, je crois, devient superfétatoire. Or, le fait est que même s'il est vrai que les Savoyards et les Genevois ne se confondront jamais (et à cet égard, certains s'illusionnent), il n'est pas sûr que les Savoyards éprouvent réellement le désir d'envahir Genève, d'y imposer leur culture propre. Si l'absence de frontière devient comme dans le communisme ou même le jacobinisme la négation des identités au profit d'une uniformité culturellement vide, on a envie de garder cette frontière; mais dans une idée de fraternité, l'absence de frontière administrative n'abolit pas les différences d'ordre identitaire, mais les respecte; c'est du moins ce que je crois.

Écrit par : rm | 20/10/2009

"Mais il y a une grande différence entre les Alsaciens et les Basques, et pourtant, entre eux, pas de frontière."

Pas de frontière nationale, certes, mais combien d'autres ? Dont la psychologique que vous mentionniez et qui, à mon avis, doit autant à la méconnaissance de l'autre qu'à sa connaissance.

"... il n'est pas sûr que les Savoyards éprouvent réellement le désir d'envahir Genève, d'y imposer leur culture propre."

A moins que je ne me trompe du tout au tout, ils n'y songent même pas.

"Si l'absence de frontière devient comme dans le communisme ou même le jacobinisme la négation des identités au profit d'une uniformité culturellement vide..."

C'est aussi ce à quoi tend le mondialisme orchestré par les Etats-Unis et cautionné par cette U.E., dans laquelle Vladimir Bukovsky perçoit une forme de totalitarisme très proche de son équivalent soviétique.

"...mais dans une idée de fraternité, l'absence de frontière administrative n'abolit pas les différences d'ordre identitaire, mais les respecte..."

La frontière administrative n'a pas qu'un rôle de séparation, elle a un rôle de définition d'un territoire, à l'intérieur duquel sont valables des lois précises, sont compétentes des institutions et des administrations précises, sont élus des représentants précis, etc., etc.

Et certains de ces éléments sont fonction de "différences d'ordre identitaire", c'est pourquoi il vaut mieux ne pas trop toucher aux équilibres fragiles grâce auxquelles nous vivons ensemble.

Écrit par : Scipion | 20/10/2009

Si les équilibres sont fragiles, mieux vaut ne pas abolir les frontières, qui sont aussi une garantie de la paix. Mais sont-ils forcément si fragiles, toujours? On peut, en fonction de la situation, alléger ou renforcer la frontière, je pense. Mais on peut aussi, justement, savoir comment créer des situations permettant d'alléger les frontières sans rompre les équilibres.

Ensuite, je pense que l'identité se définit par la culture, avant tout. Je pense possible que des lois regardées comme justes par toute l'humanité apparaissent. Que la fusion ne soit pas souhaitable n'indique pas qu'aucune synthèse n'est possible. Je dis non à la fusion culturelle, mais je suis favorable à la synthèse politique, à terme, et quand elle ne menace pas l'intégrité culturelle. Je crois plutôt à l'universalité des droits humains, même si en aucun cas je ne crois à la fusion des identités.

Écrit par : rm | 21/10/2009

La frontière se rebelle ..

Si les équilibres sont fragiles, mieux vaut favoriser l'échange pour gommer les frontières numériques qui vont inévitablement surgir dans les prochaines années.

Un fossé se creuse qui est peut-être déjà le reflet de la société actuelle entre ceux qui se risquent, après s'être armé d'un pseudo, à rentrer dans le débat virtuel et la grande masse qui reste dans le monde réel, passif devant leurs écrans comme devant un écran de télé.

Lorsque je vois que le débat d'aujourd'hui est encore sur des frontières physiques alors que nous sommes tous sur des réseaux sociaux, que nous utilisons tous des moteurs de recherche qui sont hébergés à l'étranger détenus par des sociétés étrangères, que ceux ci nous fournissent notre pain quotidien en informations nécessaires à réaliser notre travail, je pense que le débat sur la frontière physique est à dépasser avant de devenir obsolète.

A quand un vrai débat sur les frontières virtuelles qui n'ont jusqu'à présent jamais été revendiquées ?

On a encore le choix de la langue au niveau de "l'interface" mais jusqu'à quand ? Le contenu nous ne le maîtrisons déjà plus.

Écrit par : Patrick Nouhailler | 21/10/2009

My grandfather was born in 1912 in the village HEIDENSCHAFT, Julian Alps, at that time Austrian Empire. My mother was born in that same village in 1941, when it was Italian with the name AIDUSSINA. From 1947 that village became Yugoslavian and from 1991 it is Slovenian with the name AJDOVŠČINA.
Horrors, crimes, mournings and a lot of borders changings had crossed that village through the 20th century, but since 2007 it is possible to go from Austria and from Italy to that village without hurdles, because Slovenia entered the European Union.
I hope some day all borders histories may become like this.

Écrit par : lorenzo | 14/11/2009

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