22/02/2011

Le mirage de Dublin

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 22 février 2011) 

La tempête de sable qui s'est levée simultanément aux quatre coins de l'univers arabo-musulman pèsera, positivement, il faut l'espérer, sur la façon dont celui-ci va prendre la place qui lui revient dans le monde multipolaire du XXIe siècle.

Pour l'heure et pour l'Europe, les premiers souffles de cette tempête montrent, à ceux qui en doutaient, que le traité de Dublin est un mirage. Une vue de l'esprit. Une fausse bonne idée: pour éviter la multiplication des demandes d'asile déposées concurremment par les mêmes candidats dans plusieurs Etats Schengen, le traité de Dublin impose au pays de première entrée, à l'exclusion de tout autre, de procéder aux enregistrements, de traiter les demandes, au besoin d'expulser.

C'est donc à l'Italie que revenait la tâche de prendre les empreintes dactyloscopiques des 10 000 clandestins tunisiens de Lampedusa. Et de les introduire dans le fichier SIS. Très exposée aux migrations du Sud, on sait l'Italie réticente à remplir ses obligations (elle ne le fait d'ordinaire que pour un migrant sur cinq) de peur de voir les clandestins, dont beaucoup franchissent spontanément sa frontière nord dans les dix à quinze jours qui suivent leur arrivée en Italie, leur être retournés plus tard lorsqu'ils auront été trouvés en situation irrégulière sur le territoire d'un autre partenaire européen.

Dans le cas tunisien, l'Italie (qui n'a demandé des renforts FRONTEX que ces derniers jours) a tout simplement omis de procéder aux enregistrements. Se bornant à remettre aux 10 000 Tunisiens illégaux un document les invitant à quitter l'espace Schengen dans les trois mois. Beaucoup font route en ce moment vers le nord.

La France s'attend à recevoir 4000 d'entre eux.

Elle a immédiatement renforcé sa police aux frontières (gendarmerie et CRS): ses centres de rétention du sud-est sont pleins.

Et la Suisse? La Suisse applique les traités: alors que des milliers de clandestins s'égayent dans le sud de l'espace Schengen, la Suisse persiste, imperturbable, à procéder au contrôle systématique des touristes anglais qui se rendent dans les stations de ski.

Berne n'a pris aucune mesure aux frontières. Le Corps des gardes-frontière se refuse à toute communication. Une réunion de travail est agendée pour jeudi...

De par la défection italienne, la frontière suisse est, de facto, devenue une frontière extérieure. Une frontière sans surveillance car, fidèles à leurs nouveaux maîtres, les gardes frontières suisses veillent arme au pied sur la seule partie non Schengen de nos aéroports.

Il est urgent de remettre les gardes frontières suisses sur la frontière suisse. Tout le reste n'est que faux semblant.

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08/02/2011

Bons baisers de Tirana

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 8 février 2011)

Venu une première fois en Albanie en 1992, pour voir tomber la statue d'Enver Hoxha sur la place rebaptisée Skanderbeg et y donner un cours à la faculté, je ne revois Tirana qu'en 2011. A l'occasion d'un procès où j'interviens comme avocat. Vingt ans: des guerres, une Union européenne, le Kossovo, Dick Marty. Cartes postales:

Côté couleur, la Tirana de 1992 avait celle d'une ville bombardée. Gravats. Le jeune Edi Rama, fils de sculpteur officiel, y cultivait sa déprime, à l'Académie des arts. Edi est aujourd'hui le maire de la ville. Il a soigné son spleen en faisant peindre de couleurs ultravives nombre de vilaines façades envéristes. Un vrai tableau de maire. Et une réplique réussie aux jaunes édifices mussoliniens. Jadis les plus gais du lieu. Tout y passe, jusqu'à la mosquée du faubourg: vert fluo. Avec minaret assorti.

Côté symbole, la rue de mon hôtel a été rebaptisée: allée George W. Bush. «Les Américains sont nos amis. Quoi qu'il arrive». Et les Suisses? Un nom, sur toutes les lèvres, courroucées. Dick comment?

Côté justice, un confrère se plaint du manque d'indépendance d'un juge: «Je lui ai offert de l'argent, comme je fais toujours, et il a refusé! C'est vous dire les pressions qu'exerce le ministère sur ce dossier...»

Coté prison, le mandat signé par mon client n'est pas suffisant pour entrer. «Il faut sa signature notariée». L'impossibilité pour un détenu de se rendre chez un notaire n'émeut pas le fonctionnaire. Ni le notaire. Qui apposera son indispensable tampon pour la modique somme de 500 leks.

Côté tradition, l'activité de fin d'après-midi consistait en 1992 à descendre et à remonter un large boulevard. De la place Skanderbeg à l'université. Toute la ville y était. Voir, être vu, papoter: le réseau social d'avant l'internet. Il n'y avait pas de ligne blanche sur les routes, pas de signalisation, peu ou pas d'essence, guère de véhicules privés. En 2011, le trafic automobile règne sur le boulevard. Et des stations d'essence pléthoriques se livrent une concurrence féroce le long d'autoroutes qui ne sont pas celles de l'information.

Côté social, les balayeurs de rue de 1922 avaient tous la peau foncée. Comme les enfants, souvent estropiés, posés pour mendier, seuls, aux carrefours. Acquis social de quarante ans d'égalitarisme socialiste, avais-je pensé. Aujourd'hui, la mendicité et le balayage de rue sont encore et toujours l'affaire des Roms. De nuit, équipés de gilets fluo. Acquis social de vingt ans d'alternance démocratique.

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