23/03/2011

Hannibal et les éléphants (acte II)

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 23 marsl 2011)

Le pillage des arsenaux par le peuple a changé la donne en Libye où la moitié de la population a moins de 15 ans. On a affaire, pour une dizaine d'années au moins, à un pays qui sera peuplé de milices capables de mener la vie très dure à quiconque prétendra y imposer son ordre, d'où qu'il vienne.

En particulier en Cyrénaïque, cette bande de terre islamiste qui court du nord au sud le long de l'Egypte : de Benghazi sur la Méditerranée jusqu'au Tchad et au Soudan. Où une coalition emmenée par la France est venue ce week-end sauver les insurgés d'une mise au pas tripolitaine irrésistible et sanglante.

Avec quel objectif?

Renverser Kadhafi? Une louable ambition qui n'est pas à l'ordre du jour.

Aider les Libyens à renverser Kadhafi? Ils en seraient incapables. Et la coalition ne veut à aucun prix alimenter une guerre civile, dont les victimes collatérales, outre les civils eux-mêmes, seraient les stocks de brut.

Ingérence humanitaire? Admettons.

Avec cette précision que le sud-est cyrénéen possède les nappes phréatiques qui, au départ d'un pipeline géant, la Grande Rivière Artificielle, fournit en eau l'industrie et l'agriculture côtières d'un pays dépourvu de rivières permanentes.

Et puis, le pétrole. Avec la raffinerie de Ras Lanuf, qui produit à elle seule les deux tiers du pétrole raffiné libyen, l'autre raffinerie importante étant Azzawia dans l'ouest tripolitain, 120 000 barils/jour, qui vient d'être reprise aux insurgés par Kadhafi le 4 mars 2011.

Eloignée de Tripoli, où Kadhafi et les siens se maintiendront sans doute longtemps, adossée à l'Egypte, la Cyrénaïque est stratégiquement baignée par le bassin de Syrte, une des plus importantes réserves mondiales de brut (46,4 milliards de barils) et de gaz (1548 milliards de m3). Les Européens en sont les clients ordinaires à raison de 85%. Total, et les autres pétroliers, hollandais, allemands, scandinaves ou italiens, ont dû interrompre leurs activités en Libye. Le spectre d'une dépendance accrue envers la Russie, qui s'oppose à l'intervention, n'est pas à ignorer.

Le risque pachydermique que prend Nicolas Sarkozy est à la mesure de l'enjeu: résurrection d'une politique étrangère française en Afrique ou cimetière à éléphants.

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09/03/2011

L'insoutenable légèreté d'en être

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 9 mars 2011)

Aboyer d'abord, réfléchir ensuite. Depuis que le Département fédéral des affaires étrangères a troqué la neutralité suisse contre le programme féministe des «Chiennes de garde», la Suisse s'active à mordre le facteur et à lécher les doigts des cambrioleurs, qui savent la prendre à rebrousse-poil et dans le sens des mèches. Deux infos du week-end en apportent l'illustration.

A l'image de ces potaches déboulant ventre à terre dans la cour de récréation pour s'assurer le premier rang sur la photo de classe qui, du coup, les immortalise genoux écorchés, le Conseil fédéral tenait coûte que coûte à ce que la Suisse fût le premier pays au monde à ordonner le gel des avoirs éventuels des proches du régime tunisien. Fort de cet objectif stratégique, le Conseil fédéral a adopté dans la précipitation une ordonnance du 19 janvier 2011 au contenu d'autant plus aléatoire que la Tunisie n'avait alors ni finalisé sa liste des cibles ni rien demandé à personne par ailleurs. Lorsque l'Union européenne eut repris à son compte la liste dressée entre-temps par les autorités tunisiennes, le DFAE a dû constater qu'il avait tapé à côté. Largement. Avec cette double conséquence que, mises en alerte par l'ordonnance, les vingt-trois personnes omises par le DFAE, soit la moitié des quarante-huit qui figurent aujourd'hui sur la liste corrigée le 4 février, avaient ainsi disposé d'une quinzaine de jours pour s'organiser. Et que les cinq personnes, qui ont été assimilées à tort à des proches du potentat et dont la réputation personnelle et commerciale a été ruinée sur l'internet par la Suisse, lui demandent aujourd'hui réparation. Avec un effet de surprise à la Rantanplan sur 48% des cibles et un taux général d'erreur de 58,3%, le bilan de la coupable précipitation du DFAE est d'autant plus impardonnable que la faute était, elle, évitable à 100%.

Contrairement aux déclarations officielles, la Suisse a bel et bien versé une rançon à Kadhafi, dont la prétendue «garantie bloquée» d'un million et demi n'est que la partie avouée à ce stade. Prise la main dans le sac de la rançon niée, madame Calmy-Rey rétorque en lançant, par presse dominicale interposée, un appel à la justice suisse, pour que celle-ci pense à poursuivre le preneur d'otage qu'elle a payé. Mauvaise diversion.

Etre ou ne pas être sur le devant de la scène: l'insoutenable légèreté de la diplomatie suisse pose pour le pays un risque-tout simplement excessif.

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