30/09/2011

Sécurité financière

Dette souveraine et capitalisme d’Etat

(Commentaire d’actualité suisse n° 2 du 28 septembre 2011)

C’est un Etat, la Suisse, qui a tiré UBS de la faillite, c’en est un autre, Singapour, qui a obtenu le remplacement de Mr. Gruebel à la tête d’une banque sauvée avec l’argent du contribuable suisse.

Madame Evelyne Widmer-Schlumpf possède à coup sûr la capacité de gérer un village grison, voire de diriger les finances d’un canton. Elle l’a fait, en conformité avec les ordres venus de Berne. Mais orienter le système financier suisse avec une vision du futur économique et financier de la Suisse est une autre histoire. Qui requiert d’autres qualités, qu’elle n’a pas et que n’avait pas non plus son prédécesseur Hans Rudolf Merz, dont les démarches maladroites et malheureuses sont encore dans toutes les mémoires. Conscients de la difficulté, les politiciens aguerris des pays voisins confient la manœuvre à des entrepreneurs sachant naviguer.

Qualifiés autrefois de placements de « bon père de famille », les obligations « souveraines » de nombreux Etats occidentaux sont devenues, avec la montée en flèche des déficits publics, des dettes et des investissements risqués. La maîtrise des risques de ces débiteurs souverains représente d’ailleurs, depuis un certain temps déjà, l’un des premiers défis pour la stabilité financière et économique en général.

Quels risques ces obligations souveraines font-ils porter aux banques, aux entreprises, au système financier en général et à l’économie réelle dans son ensemble ?

La dégradation du rating des obligations souveraines européennes affecte le coût du refinancement (funding) et l’accès au marché. Les banques détenant dans leurs bilans des obligations dépréciées, aux valeurs de nantissement de facto plus faibles en guise de garanties auront des possibilités amoindries pour assurer leur refinancement : elles devront payer des taux d’intérêts plus élevés pour obtenir des capitaux, si tant est que les bailleurs de fonds ne renoncent pas purement et simplement à leur prêter.

Et c’est, entre autres, pour cacher leurs propres problèmes que les gouvernants européens n’ont cessé de faire monter la pression sur la Suisse. Quoi qu’on en dise, en comparaison européenne, les finances de la Confédération sont saines et transparentes, ce qui est essentiel en matière de crédits pour le système bancaire et l’économie nationale et au final pour les entreprises.

Un ministre suisse des finances, s’il entend préserver ce pan important de l’économie nationale, se doit d’être pro actif dans la défense du secteur bancaire et ne rien céder de ce qui fait son identité.

En cédant à la pression médiatique et fiscale de nos voisins européens, le Conseil fédéral oublie que les banques suisses, à travers leurs clients et quelles que soient leurs origines, sont de grands pourvoyeurs de fonds qui aident les gouvernements à financer leurs déficits budgétaires. Si les banques de gestion, prenaient la décision de vendre en masse, pour leur clientèle, les obligations souveraines et de réinvestir leurs fonds sur d’autres marchés tels que les actions d’entreprises de premier ordre, offrant des dividendes intéressants, l’Europe souffrirait encore plus de son problème de refinancement.

Lorsque l’on négocie à la tête d’une entreprise, on le fait avec des objectifs précis. Or les objectifs semblent être cruellement absents de l’esprit de nos dirigeants politiques, qui donnent l’impression de se borner à subir en attendant le prochain coup. Quelques notions supplémentaires d’économie politique permettraient à Mme Widmer-Schlumpf de poser sur la table de négociation des éléments factuels, au lieu de répondre docilement aux requêtes européennes les plus extravagantes.

Nos amis allemands se sont, par exemple, montrés très forts dans la critique de la Suisse, avec notamment l’arrogant Steinbrück. Or, dans le même temps, les banques allemandes attaquaient l’obligation qui leur était faite de publier les détails de leurs participations au niveau bilanciel, au prétexte que cette publication aurait aggravé la crise des dettes souveraines et encouragé une spéculation contre les institutions financières allemandes. Pour l’Allemagne, la fin justifie tous les moyens. C’est au point que la Bafin, le régulateur bancaire allemand, a récemment accusé l’EBA (European Banking Association) d’agir sans légitimité en édictant des règles définissant le capital des banques.

Tous les Etats y vont de leur touche personnelle de protectionnisme et défendent ainsi leurs intérêts nationaux. Tous, sauf la Suisse qui laisse honteusement tomber son secteur bancaire et cède sans combattre à toute les demandes, pourvu qu’elles soient étrangères. La Suisse ne réagit jamais, sauf pour sauver UBS qui a déjà mis le pays sous pression à plusieurs occasions. Cette politique de la lâcheté conduit tout droit au capitalisme d’Etat, dont Mme Schlumpf est une efficace artisane.

Autre exemple, les stress test des banques publiés le 15 juillet 2011, dont les investisseurs ont été seuls à prendre les résultats de l’étude avec tout le scepticisme qu’ils méritaient. Car ils savaient, eux, que le fameux « tier one capital ratio » pour les banques (niveau des fonds propres) avait été basé, pour cet exercice, sur une prise en compte des dettes souveraines comme « risk-free » (= solvabilité garantie !).

Et le marché a vendu les actions bancaires européennes, montrant au passage aux politiciens que les investisseurs n’étaient pas dupes de leurs montages. Les banques françaises, « bien » exposées aux dettes grecques et italiennes dans leurs bilans respectifs ont dégringolé en bourse (BNP chutant de quelques 14% du 1er juillet à la mi-juillet, 17 % pour le Crédit Agricole).

Après UBS, Crédit Suisse cède au chantage américain et livre ses clients. Depuis le début, la « stratégie » suisse a consisté à céder et à mettre la tête dans le sable en attendant la suite. Ravi de la solution juridique, politiquement correcte, que lui a suggérée le Tribunal administratif fédéral pour se sortir d’affaire dans le cas UBS, le Conseil fédéral a renoncé à l’action politique pour se consacrer tout entier à sa propre défense. Et l’exécutif d’obtenir d’un parlement déboussolé le quitus de sa gestion dans l’affaire UBS : un blanchiment rétroactif de la violation de la loi commise pour plaire à un Etat étranger. Et une trahison solennelle de ce qui fait la Suisse, que nous n’avons pas fini de payer.

Le secret bancaire est attaqué également de l’intérieur, dans la loi proposée par le Conseil fédéral pour remplacer l’ordonnance. On y sacrifie un pan important de l’économie suisse aux pressions des européens, eux-mêmes en pleine débâcle financière et qui cherchent à se sortir d’affaire aux dépens d’un bouc émissaire instauré en vache laitière et tiers payeur. Ancienne présidente de la conférence des directeurs de fiscs cantonaux, Madame Widmer-Schlumpf est, dans cette bataille, la mauvaise personne à la mauvaise place.

Ce n’est pas à un percepteur qu’il faut demander réponse aux questions essentielles

Ce n’est pas au percepteur qu’il faut demander de répondre aux questions essentielles de l’identité et du rapport à l’Etat. Surtout lorsque ces questions portent sur le point de savoir si l’Etat doit présumer la bonne foi de ses citoyens, et leur faire confiance  jusqu’à preuve du contraire, ou partir de l’idée que tous sont malhonnêtes et instaurer un régime de persécutions. Ou si l’Etat doit adapter ses finances à ses recettes ou imposer les conséquences de ses excès à des contribuables corvéables à merci.

Depuis que la crise économico-financière a été déclenchée et propagée de façon volontaire par les Etats Unis, un capitaliste d’Etat se profile sournoisement à l’horizon.

Les partisans de ce capitalisme d’Etat n’essaient pas de se soustraire à l’influence des marchés mais cherchent plutôt de manière très pragmatique à maitriser les marchés afin d’atteindre leurs propres objectifs politiques.

Mme Widmer-Schlumpf s’est engouffrée dans la brèche en prônant ce capitaliste d’Etat qui lui permet de poursuivre ses propres objectifs électoraux au détriment du bien public et à l’encontre des conditions cadres nécessaires à la prospérité du pays.

Le capitalisme d’Etat va à l’encontre des objectifs de développement qui sont ceux du capitalisme entrepreneurial, fondement de la prospérité de notre pays et le menace directement. L’Etat s’oriente vers un dirigisme économique, qui peut prendre une configuration totalitaire, sous certains aspects, masquée par le respect purement formel des procédures du parlement.

Le capitalisme d’Etat n’est pas une idéologie, ni un nom déguisé pour évoquer un régime ou un modèle. Il s’agit d’une dérive, sournoise, au plus haut niveau politique, qui consiste à plier l’échine devant les lois d’autres pays. A-t-on demandé à Hong Kong les mêmes aménagement que ceux qui sont « prévus » pour la Suisse ? Non, car personne n’oserait le faire. Et qu’en est-il d’Abu-Dhabi avec sa puissance financière énorme ? La réponse est identique.

Pourquoi s’agenouiller toujours devant des pays en quasi faillite, des pays où les citoyens rêvent du modèle suisse ? Des décisions prises à la légère par le Conseil fédéral sont malheureusement entérinées par les parlementaires, représentants et élus du peuple mais manquant d’informations, de connaissances et de compréhension, et qui n’assumeront aucune responsabilité, ni financière, ni sociale, ces prochaines années lorsque leurs décisions se seront avérées catastrophiques pour le pays.

Pourquoi suivre l’exemple de l’administration Obama et museler nos citoyens et nos entrepreneurs ? Pour faire plaisir aux administrations fiscales qui nous entourent, eux dont les élites ont conduit leurs pays, tout au long des dernières décennies, à vivre au-dessus de leurs moyens, sur le dos de leurs citoyens, avec comme résultante des déficits budgétaires chroniques cumulés qui aboutissent à la dette délétère que l’on sait.

Le gouvernement américain a décidé d’instituer à partir de 2012 un nouvel impôt sur le commerce des pièces d’or sur les transactions dépassant la somme de USD 600.- par an. Cet impôt n’a qu’un but : freiner l’accès à l’or et dissuader les épargnants d’en acheter, de peur que les citoyens américains se détournent des souscriptions obligataires et fragilisent le financement du déficit budgétaire. Ce type de mesure a été imposé au début des années 30, déjà, lorsque la possession d’or par les privés était carrément interdite.

Si on réfléchit à tout cela, on s’aperçoit qu’en acceptant toutes les demandes, quelles qu’elles soient, en provenance de l’Europe, le Conseil fédéral agit de manière déguisée pour se rapprocher d’une intégration. Il est vrai qu’il est plus facile de se noyer dans la masse que de prendre la responsabilité d’écrire sa propre histoire.

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