28/11/2011

Oskar, mine de rien

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 28 novembre 2011)

Antifa, éditions Tatamis, Paris, 60 pages. Sous prétexte de gaudriole, sans autre prétention apparente que celle d’honorer sa propre image en défrisant le bourgeois, Freysinger nous livre, comme on livre un condamné à son bourreau, l’inventaire étonnamment complet des tabous dépassés d’une époque, la nôtre, qui se croit indépassable. Mais qui appartient déjà au passé.

Sur le ton de Momo, découvrant dans l’escalier de son immeuble parisien qu’il est arabe, fils de pute et que la vie devant lui est ma foi très belle, le narrateur d’Antifa (réponse à Stéphane Hessel) découvre dans une rage de dents qu’il est socialiste, fils de l’injustice et que sa vie sexuelle ne va pas vers le beau. S’en suivent 60 pages d’un monologue introspectif faussement naïf, glissant de branche en branche le long des certitudes de l’époque, se balançant de poncifs en indignations, toujours à gauche, jusqu'à tomber au pied d’un arbre de vie totalement désenchanté. La démarche et le style narratif du Candide saviésan rappellent ceux d’un Romain Gary, venu lui aussi de la Mitteleuropa, et qui, diplomate en poste dans la capitale fédérale, pensait comme lui que Berne est la ville « où tout se passe ailleurs ».

Passé en voisin, il pourrait aussi bien être de gauche, Freysinger s’offre d’éteindre la lumière sur les décombres d’une époque qu’il vitupère avec d’autant plus de tendresse qu’il la sait déjà morte. N’en déplaise à sa copine Ada, qui croit pouvoir affirmer le contraire mais qui se trompe, le scanner Freysinger ne fait que mettre l’évidence en évidence : l’odeur de sainteté dont se parent les poncifs de l’époque (antifascisme, antiracisme, indifférenciation des genres) ne rayonne plus et depuis longtemps que par l’écho amplifié par les médias des derniers signaux d’un encéphalogramme résolument plat.

Oskar, mine de rien, est un écrivain tragique et prophétique. Témoin de la fin d’une époque, son pamphlet appelle à bâtir un ordre nouveau sur les ruines d’un Occident laïc éreinté entre le conservatisme vieux jeu qui le dessèche et le progressisme newlook qui le liquide. Défié par l’Islam, marginalisé par la Chine, vassalisé par les USA, le génie titubant de l’Europe est invité à la résurrection. Ou à la disparition. Problème : le socialisme, qui appartient aux siècles passés, le XIXème pour la théorie, le XXème pour l’expérimentation, s’érige encore et toujours en horizon indépassable. Et personne pour voir au-delà des poncifs d’une époque qui suffoque sous le poids de ses stériles certitudes. Personne ? Non, un village d’irréductibles empêcheurs de penser en rond, résiste encore et toujours à l’ère du temps. Et ose regarder au-delà de l’horizon indépassable des idées reçues. Freysinger est de ceux-là.

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02/11/2011

Le centre, ce trou noir de la politique

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 2 novembre 2011)

On entend dire que le centre serait sorti renforcé des élections fédérales du 23 octobre 2011. L'idée n'est pas fausse. Elle est absurde. Car le centre ne désigne rien en politique sinon la résultante, après le choc, d'une proposition de droite opposée à une proposition de gauche. Il n'y a pas, il n'y aura jamais, de centre fort. Possible partout où deux idées adverses ont vocation à se croiser, le centre, qui n'est a priori nulle part, condamne ses incarnations au destin de girouette. Car le centre n'est pas un programme, mais une posture. Opportuniste. Qui consiste à laisser les extrémités affirmer leurs positions politiques et à se borner à y répondre en se plaçant à équidistance entre les unes et les autres. C'est la négation du positionnement politique. Si le "centre" devait, par impossible, formuler une idée propre, la dialectique qui s'engagerait avec ses contradicteurs placerait aussitôt ailleurs le centre du débat.

Comme les trous noirs attirent la matière, le centre attire les partis débutants et les partis décatis, qui ont en commun de devoir s'assurer un rôle politique avec quelques pourcent seulement de l'électorat. Que seraient l'UDC ou le PS avec le score du PBD, des Verts-lib ou même du PDC fédéral? Le non positionnement politique, c'est la certitude de se trouver, toujours, du côté du plus fort. Les victoires du centre ne sont pas les siennes propres puisqu'elles sont celles du camp auquel son ralliement a apporté la victoire. Mais qu'importe en regard de la certitude de ne pas connaître la défaite. Au Parlement, du moins. Car devant le peuple, que l'on croise rarement et jamais au centre, c'est autre chose. Un tel confort tôt ou tard devait faire des émules.

Paradoxalement, l'arrivée de nouveaux partis se réclamant du centre va augmenter encore la polarisation du Parlement, dont l'embouteillage au centre n'est qu'un épiphénomène. Car en quittant leurs familles d'origine pour une herbe plus verte, les dissidents de l'UDC et du PLR (BD et Verts-lib.) libèrent de leur présence les forces de droite qu'elles modéraient précédemment en y faisant office de contrepoids internes. Le Conseil national 2011-2015 verra donc s'affronter une droite et une gauche plus homogènes, recentrées sur leurs fondamentaux et en position de faire leur marché parmi une nébuleuse dispersée de mercenaires et de supplétifs qui se battront pour survivre en se vendant au plus offrant.

Appeler les radicaux de gauche, verts-libéraux, évangéliques et bourgeois démocratiques à venir s'embouteiller dans un trou noir politique, dont le centre serait le PDC, tient de l'appel au suicide collectif. Rendez-vous dans quatre ans!

 

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