26/03/2010

L’œil état dans la tombe…

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 26 mars 2010)

Après la langue de bois, la gueule de bois. Les chiffres crus de l'Office fédéral des ­statistiques sont tombés comme une goutte de piment d'Espelette dans la bouche ­pâteuse d'un lendemain d'hier.

La publication lundi de la ­première ­statistique fédérale agrégeant les données ­policières des cantons pour en tirer ­l'inventaire systématique du crime en Suisse, infraction par infraction et selon l'origine des prévenus, relègue ­définitivement les pires ­fantasmes de l'UDC au rang de rêveries virginales à l'ombre des cerisiers en fleurs.

Sans appel et sans surprise: ceux qui s'identifient le moins au pays sont ceux qui le ­vandalisent le plus.

La palme revient donc ­naturellement aux requérants d'asile (généralement faux), avec un score imbattable de crimes et de délits graves. ­Suivis par les étrangers ­clandestins, qui commettent plus de ­crimes et de délits que les étrangers au ­bénéfice d'un permis de séjour.

Et enfin, même après avoir ­relativisé le nombre des ­homicides par celui des ­infractions routières, les Suisses qui ­ferment la marche dans les profondeurs du classement.

Le contraire aurait été ­surprenant tant il est humain de se comporter différemment selon que l'on est placé sous le regard ­intrusif des membres de la tribu dont on partage ­l'histoire et les jugements de ­valeurs ou que l'on se trouve isolé en ­terrain ennemi avec pour seule boussole les ­impératifs de sa propre conscience et ceux de la ­nécessité.

A la guerre comme à la guerre.

C'est le syndrome, connu, du troupeau d'Allemands en ­goguette abandonnant force canettes sur la plage dalmate des vacances avant de s'en ­retourner à Munich y ­poursuivre le tri religieux de ses déchets, tous biodégradables.

Devenu adulte, le petit prince se sent ­toujours plus ­responsable de ce qu'il a ­apprivoisé que de ce qui lui est étranger. On peut le regretter, c'est comme ça.

Les 220 000 signataires de ­l'initiative pour le renvoi des criminels étrangers l'avaient compris avant les statistiques: il faut un œil. Soit il est dans la tombe et regarde Caïn.

Soit il porte le képi et la robe du juge.

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10/03/2010

Schizoo

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(Chronique parue dans le Nouvelliste du 10 mars 2010)

Moins on a de rapports avec les animaux, plus on leur déclare un amour passionné. Avec, pour preuve de cet amour, une sensibilité orientée, un discours argumenté, d'apparence logique, mais délirant, soutenu par un réseau d'illusions. Les sociétés avancées développent, on le sait, un rapport à l'animal qui tient de la schizophrénie.

D'un côté, ces animaux de rente (les 99,9% des animaux avec lesquels nous avons commerce), chosifiés, industrialisés, à qui l'on ne demande qu'une seule chose: ne pas ressembler à des animaux.

C'est le cuir des chaussures, la graisse des cosmétiques, les poissons en bâtonnets au détour d'une assiette, toute trace d'empathie bannie, contraire à la consommation.

De l'autre, sans doute par compensation, il y a les animaux de compagnie, une infime minorité, instituée en personnes au point de leur vouloir donner des droits de partie dans les procès pénaux plus étendus que ceux accordés aux victimes, lorsqu'elles ne sont qu'humaines.

L a «schizoophrénie», ce dimanche, n'a pas passé la rampe et c'est tant mieux. L'avocat des animaux ne plaidera pas dans nos vallées. Ne pas se priver pour autant du seul bien qu'aura pu apporter cette coûteuse et vaine campagne: un brin d'introspection sur l'état de notre rapport aux animaux. Trop lointains pour nous toucher ou trop proches pour être vus, les animaux, ni choses ni personnes, nous ressemblent profondément.

Ils interpellent notre histoire, témoins de nos névroses, dépositaires de nos mémoires, «sans les animaux, le monde ne serait pas humain».

Enchaînés, comme nous, au besoin de vivre, le plus, le mieux possible, satisfaire des envies, éviter des souffrances, le plaisir, la peur, la mémoire, des êtres, des lieux, des circonstances, pour y revenir ou n'y revenir jamais, des méthodes, une logique, une pensée.

En les protégeant, c'est de nous que nous prenons soin, à nous que nous faisons du bien. Le lien à l'animal, comme amorce salvatrice d'une réconciliation espérée, avec cet humain malade de ne pouvoir aimer l'homme.

Amour des animaux ou réquisitoire contre l'homme? L'avocat, c'est certain, aurait été mauvais médecin.

 

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25/02/2010

Minder ou le peuple propriétaire

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 25 février 2010)

C’est sans doute inscrit dans le génome humain : quand tout le monde est propriétaire de tout, personne n’est propriétaire de rien. Et une nomenklatura chargée d’administrer le bien commun se comporte alors propriétaire effectif, la responsabilité en moins, en se goinfrant jusqu’à l’infarctus. Cette démonstration, les socialistes l’ont conduite jusqu’au dépôt de bilan, avec l’Union soviétique en 1991, puis jusqu’à l’asphyxie avec le clientélisme social européen. Or, voici que les dérives du capitalisme boursier en apportent leur propre confirmation. Quand le peuple des actionnaires est si nombreux et si diffus qu’il ne peut s’exprimer, sinon par des représentants bancaires ou institutionnels, la nomenklatura chargée de diriger les entreprises cotées en bourse ne tarde pas à se goinfrer, c’est humain, au nom de la « share holding value ». Socialisme orthodoxe ou capitalisme déviant, la négation des droits et des devoirs du propriétaire est au centre du problème. Elle doit donc être au centre de sa solution. C’est du moins ce qu’en pense, en substance, Thomas Minder et son initiative « contre les rémunérations abusives ». Renforcer les droits et les devoirs des actionnaires propriétaires face à l’administration et à la direction des entreprises cotées. Exiger un vote d’assemblée fixant la rémunérations des organes. Interdire les parachutes dorés. Empêcher la captation des voix par les institutionnels et les « nominee ». En clair, éviter qu’à peine élus, des oligarques cooptés s’empressent de conclure avec eux-mêmes des contrats leurs assurant d’avance des rémunérations garanties sur plusieurs années sans rapport avec les résultats annuels. Sur le fond, l’idée est bonne et répond aux préoccupations populaires du moment. A la forme, la Constitution fédérale n’est pas le lieu d’une codification du droit des sociétés. Tout comme la Constitution cantonale (les Genevois l’ont appris à leur détriment), n’est pas le lieu d’une codification socialiste du droit du logement. Rigide, imperfectible sans un passage devant le peuple, la voie constitutionnelle en ces matières signifie blocages annoncés et effets pervers garantis. Bonne nouvelle, Thomas Minder retirera son initiative si la réforme du droit de la SA préconisée par l’UDC est acceptée. Il suffisait de d’asseoir à une même table. Personne d’autre ne l’a fait. Les socialistes apprécient moyennement. Car ce qu’ils aiment chez Minder, ce n’est pas tant le renforcement de la propriété privée que ces blocages dont ils salivent par avance en contemplant la voie constitutionnelle.

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23/02/2010

Le socialisme appartient au siècle passé

(chronique parue dans le Nouvelliste du 11 février 2009)

Même ses leaders le reconnaissent : le parti socialiste n’est plus en phase avec rien. Il y a l’évolution sociologique, bien sûr, qui fait du PS d’aujourd’hui un parti de bourgeois, bourgeois bohêmes, peut-être, bourgeois quand même. Des notables, instruits,  bien placés et bien payés dans lesquels la veuve et l’orphelin emblématiques n’ont pas la moindre chance de se reconnaitre.  Mais le pire c’est encore le siècle nouveau, dont la dialectique se passe parfaitement du socialisme qui n’en est ni la thèse et encore moins l’antithèse.  

Les temps sont révolus où le socialisme pouvait prétendre incarner à la fois l’idée de progrès et celle de protection sociale. Car l’idée de progrès aujourd’hui, et les socialistes y souscrivent sans réserve, s’incarne dans la construction européenne, la  primauté du droit international sur le droit des Etats et l’idée corolaire que la souveraineté nationale est soluble dans les perspectives de croissance du PIB. Pour faire sienne cette idée très libérale du progrès, le socialisme a dû répudier sa croyance fondatrice en une justice sociale qui résulterait de la planification étatique des économies nationales et se convertir au dogme des quatre libertés marchandes, circulation des capitaux, des marchandises, des services et des travailleurs, en posant un acte de foi irréversible et suicidaire : postuler que le marché, du seul fait qu’il serait unique, se mettrait à secréter de la protection sociale comme le foie secrète la bile.

Le socialisme appartient aux siècles passés, le XIXème pour la théorie, le XXème pour l’expérimentation.  Comme l’insecte enivré de nectar se laisse digérer par la plante carnivore,  les socialistes n’ont pas compris ce qui leur arrivait. Ou alors, ils s’en sont accommodés en jouissant des prébendes de l’élite. Ne fréquentant le peuple que lors des élections, qu’ils sont condamnés à perdre avec la régularité d’un métronome soviétique, dès  lors que les laissés pour compte de l’ordre libéral qu’ils ont cofondé ont compris que le progrès qu’ils cautionnent  consiste pour l’essentiel à priver l’Etat des moyens de protéger les travailleurs contre la malice des temps.

Entre une sociologie qui assèche sa base électorale et un siècle qui liquide son idéologie, le socialisme est déjà un fossile. Les plus grands élans de refondation n’y feront rien.

 

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18/01/2010

Une guerre propre, durable, renouvelable

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(Chronique parue dans le Nouvelliste du 16 janvier 2010)

Dans l’affaire des ex détenus de Guantanamo, le Conseil fédéral se voit sommé par le parlement de choisir : déclencher contre la Suisse la colère de la Chine ou bien celle des Etats Unis. On croit rêver, on se pince, on ne rêve pas. S’il fallait un indice apte à mesurer l’ampleur de l’échec de la politique étrangère conduite par Madame Calmy-Rey, l’absurdité du guêpier de Guantanamo, dans lequel la Suisse s’est spontanément précipitée, serait sans doute suffisant à élever au rang d’art majeur cette caricature des errements de l’abandon de la neutralité.

Car c’est en s’acharnant à tuer la neutralité, sous prétexte de la rendre « active », que le Conseil fédéral est parvenu à priver la Suisse de la boussole qui guidait sa politique étrangère lorsque ce pays en avait une. Sans orbite propre, la Suisse vit désormais un destin de satellite,  volontairement exposé aux aventures des puissants,  sommée de choisir son camp, de s’aligner : sur la raison du plus fort.

Pourtant la Suisse aurait une mission, une vraie, à l’aube d’un siècle qui a choisi de confier ses espoirs de paix au principal chef de guerre de la planète en décernant un prix Nobel préventif, comme il y a des guerres préventives, à un président américain en partance pour l’Afghanistan. Bon communicateur, Obama a promis une guerre « propre », ce mot magique et tellement dans l’air du temps qu’il anoblit tout ce qu’il touche. A l’image des nouvelles technologies, la guerre de demain serait donc propre, c'est-à-dire durable et renouvelable. Bon public, le monde a applaudi, avec au premier rang la Suisse officielle, tout sourire, alignée.

La Suisse doit rapidement sortir de ce rang et renouer avec sa vocation, il en va de sa survie. Se repositionner politiquement, en tant qu’Etat neutre et indépendant, dans un monde devenu multipolaire, où la Suisse offrira à des blocs rivaux  de nations, réunies par des géographies et par des histoires, les prestations de bons offices que seule permet la neutralité. En un mot faire au XXIème siècle ce que la Suisse a toujours su faire : inventer une voie suisse, propre à l’époque, hier utile à l’Europe, demain utile au monde. Mais avant cela, changer de Conseil fédéral et de ministre des affaires étrangères.

 

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08/01/2010

2010, année héroïque

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 4 janvier 2010)

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Elles avancent, depuis la chute du mur, telles des plaques tectoniques condamnées à se heurter, un jour ou l’autre, dans un choc de feu et de gravats. Elles, c’est la plaque continentale européenne, d’une part, libérée de sa gangue à la fin de la guerre froide, enivrée de mondialisation, s’ébrouant dans le détroit de l’histoire d’un siècle nouveau qui lui lâche enfin la bride, pour un temps : Elargissement rapide à vingt-sept Etats, jadis divorcés entre Est socialiste et Ouest démocratique, entre Nord protestant, industrieux et Sud agraire, catholique ou orthodoxe. Approfondissement tout aussi rapide, de la Communauté économique à l’Union politique, du traité multilatéral au quasi Etat, avec constitution, parlement, présidence, monnaie et fonctionnaires. Plus petite par la taille, c’est d’autre part la plaque de la culture politique, en chemin, tellement proche de l’Europe par l’esprit, tellement éloignée de sa lettre ; on l’appelle la Suisse : fédéralisme, démocratie semi-directe et peuple souverain récusant les juges étrangers qui osent s’aventurer dans ses vallées.

L’affrontement des deux plaques était programmé. Il aura lieu en 2010. Sur un champ de bataille nommé « libre circulation des personnes ». Chacun savait que c’est là qu’on viendrait pour en découdre. Tôt ou tard, mais dès l’aube du siècle et à la baïonnette. On l’avait anticipé au point de lier à cette bataille six traités, d’importances variables mais déterminantes. Personne ne devait ignorer le sillon par où coulait le Rubicond : on y avait même dressé une guillotine, barrant l’horizon de son hombre noire comme un ciel d’apocalypse. 

Pour autant, personne n’était dupe : on n’arrête pas la dérive des plaques. Le compte à rebours avait commencé avant même que n’ait séché l’encre des traités signés. Le choc était inévitable. Entendez, dans les brumes de janvier 2010, résonner le cliquetis des armes. Les troupes sont réunies. Préparée pour ce jour, l’UDC ne s’étonne guère de se trouver là. En ordre de bataille, derrière son vieux général. Pendant toute l’année 2009, les légions de l’Union européenne ont pilonné la Suisse. L’immigration a atteint un seuil d’intolérance reconnu. Le chômage menace les jeunes et les anciens. Le secret bancaire est à genoux. Les traités d’entraides jetés aux hosties. Et les Suisses sommés par leurs voisins de renoncer aux inconvenances de leur démocratie. Il n’en fallait pas plus pour que l’année  2010 soit déclarée année de la riposte. Mieux vaudra ne pas être à côté de la plaque.  Bonne et heureuse année à tous !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16/12/2009

Raser les cathédrales?

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 16 décembre 2009)

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Par leur vote anti-minarets, les Suisses ont pris acte de la présence de l’Islam chez eux. En le priant de ne pas modifier le paysage. C’est aussi le début de quelque chose de plus vaste, sans doute, avec l’ouverture de plusieurs débats d’importance : les limites respectives du droit constitutionnel et de la démocratie directe, d’une part, celles de la laïcité et de la liberté religieuse, d’autre part.

Car si certains ont vécu le vote anti-minarets comme une piqure de rappel - la chrétienté d’Occident fut longtemps voisine d’un Empire Ottoman, capitale Istanbul, avec lequel les contacts étaient surtout douloureux - d’autres utilisent déjà ce vote pour relancer leur lutte historique contre l’infâme, comprenez la religion, chrétienne de préférence. Alors que le pays s’émeut, à juste titre, du caractère discriminatoire d’une interdiction qui touche les croyants d’une seule religion, deux juristes de l’Université de Zurich sont sortis du bois ce dimanche avec sous le bras un projet de discrimination plus générale, destiné à frapper de manière égale toutes les religions.

Mus par ce souci louable qui fut celui des régimes marxistes, promoteurs d’une stricte égalité entre toutes les religions en s’appliquant à ce qu’aucune d’entre elles ne survive à leur politique. Nos érudits zurichois proposent donc de guérir d’une initiative populaire par une autre initiative populaire. Qui consisterait à inscrire dans la Constitution, à l’article 15, juste après la garantie de la liberté de conscience et de religion, une obligation de discrétion à charge de toutes les communautés religieuses. Bannir l’ostentatoire architectural d’inspiration religieuse d’où qu’il vienne ! Il fallait y penser. Pour ainsi laver l’affront du 29 novembre en noyant l’interdiction des minarets dans celle des cathédrales. Génial. Une interdiction générale de l’ostentatoire architectural rendrait en effet inutile,  en l’absorbant, l’interdiction particulière des minarets.

Plus aucun croyant ne doit prendre le risque de heurter la sensibilité d’un autre croyant ou d’un incroyant. Rasons donc les cathédrales ! Gothiques ou romanes, ces édifices ostentatoirement chrétiens sont à l’évidence plus problématiques encore que les quelques phares ottomans dont certains prétendaient décorer le paysage helvétique.

La non discrimination est désormais à ce prix. Parole de juristes. Et pour le coup, la paix confessionnelle tournera à la paix des cimetières.

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02/12/2009

Les minarets, le peuple et l’immigration

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 2 décembre 2009)

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On ne joue pas impunément avec les peuples qui ont une histoire comme on le ferait avec des éprouvettes de laboratoires. La classe politique suisse l’avait oublié. Le peuple suisse le lui a rappelé ce 29 novembre. Il s’est trouvé trois suisses sur cinq pour dire non aux minarets. Symbole architectural de conquête religieuse achevée pour les uns, fanion de propriétaire planté dans le gras de la terre possédée pour d’autres, le minaret est désormais turris non grata en terre d’Helvétie, corps étranger déclaré au paysage suisse.

Quelles que puissent être les qualités discutables du texte entré dimanche soir dans la constitution, l’interdiction des minarets incarne la résistance historique des Suisses confrontés à l’immigration étrangère. Là où un James Schwarzenbach obtenait 33% des voix en 1974 ou un Christoph Blocher 50,3% en 1992, le comité d'Egerkingen en rafle 57%. Sans doute, un symbole est-il meilleur mobilisateur qu’un dossier chiffré, mais tout de même !

Ce résultat s’inscrit de plus dans le sillage de l’annonce de l’UDC, il y a une semaine à peine, d’une attaque imminente contre les chiffres conjugués du chômage et de l’immigration. Par une motion parlementaire qui ne demandera rien de moins au Conseil fédéral que la résiliation pure et simple, puisque la clause se sauvegarde déjà est inopérante, de l’accord libre circulation qui lie la Suisse à l’Union européenne. Et en cas d’échec au parlement, une initiative populaire sera lancée. Sachant que des négociateurs scélérats ont lié la libre circulation à six autres accords, caducs (sauf ouverture de nouvelles négociations) six mois après la résiliation de la libre circulation, on mesure l’ampleur de la pression politique. Et celle des tensions que l’on verra à l’œuvre en 2010 et surtout en 2011, année d’élections fédérales.

Pour l’heure, clouée au pilori par certains, admirée par d’autres en Europe comme le Charles Martel du XXIème, la Suisse vient de démontrer que sa démocratie directe n’était pas un vain mot. Avec ses audaces iconoclastes, ses prises de risque excessives, ses gifles aux élites et ses offenses au bon goût. En un mot, avec ce pari sans cesse renouvelé, et cela suffit à sa justification, consistant à donner la parole à un peuple qui a une histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

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20/10/2009

La frontière se rebelle

(chronique parue dans le Nouvelliste du 20 octobre 2009)

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Plus les frontières politiques s’abaissent, sous la pression d’une économie mondialisée, plus le besoin d’enracinement local et national est ressenti comme important. Et plus les peuples du monde rêvent de disposer, comme le peuple suisse avec le fédéralisme et la démocratie directe, de leviers politiques capables de juguler les vents brutaux de la mondialisation. N’en déplaise à la pensée dominante, la notion de frontière n’est pas le contraire de la modernité, mais un de ses corolaires. Pour avoir traité cette évidence par le seul mépris, les élites économiques genevoises, donc les média et à leur suite la classe politique, pleurent aujourd’hui sur le succès d’une formation iconoclaste qui vient de leur tailler des croupières en thématisant la notion de frontière jusqu’à la nausée. La chose était pourtant prévisible.  A Genève, canton frontière, cette ligne blanche joue depuis des siècles un rôle éminemment identitaire. On ne saurait songer à retirer impunément, et d’un seul coup, les contrôles aux frontières (Schengen), le contingentement des travailleurs (libre circulation) et la nationalité des produits (Cassis de Dijon). Quelque secousse tellurique était à prévoir. D’autant plus après que l’on se soit contenté de taxer d’obscurantisme la moindre réticence exprimée, qui plus dans un débat censé être démocratique, à l’encontre de ce qui a fini par apparaitre comme le dogme de la libre circulation absolue. Plus prompte à ériger des buchers, pour y brûler les hérétiques  qui demandaient l’application de la clause de sauvegarde, qu’à se pencher sur les questions que posent le chômage  en augmentation, d’une part, et l’arrivée quotidienne de nouveaux immigrants, de l’autre part, l’élite a mérité son retour de bâton populaire. La notion de frontière est certes à revisiter, dans le contexte des relations étroites que la Suisse noue avec l’Union européenne. Mais pas à ignorer. Ceux qui rêvaient tout haut d’une prochaine adhésion ont crû pouvoir s’épargner l’effort. En gommant la question. Le peuple vient de leur siffler la fin d’une sieste. Et c’est fort bien, même si, à Genève, ceux qui ont mis le feu à la frontière sont sans conteste de vilains hérétiques. Mais après tout qu’est-ce qu’une hérésie, sinon une question que les tenants de l’orthodoxie ont crû à tort pouvoir négliger ? Gageons que, comme de coutume dans l’histoire des idées, on brûlera promptement les hérétiques. Non sans récupérer l’hérésie. Qu’il faudra bien intégrer au dogme.

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05/10/2009

Les très riches ­heures du duc Hans-Rudolf

(Chronique parue dans le Nouvelliste du 23 septembre 2009)

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Le siège du château avait duré des lustres et aurait pu se prolonger longtemps encore, tant les fortifications étaient solides et l'approvisionnement bien ordonné. Jusqu'à ce funeste matin de printemps où les assaillants firent parvenir au château cette improbable offre de paix: «Que les assiégés détruisent leurs murailles et les assiégeants brûleront leurs échelles.» Le châtelain n'y vit rien de déshonnête. Il fallait terminer cette guerre et le soir même, c'était un 13 mars, une bannière grise flottait au sommet du donjon.

A ses gens qui l'interrogeaient, le duc Hans-Rudolf expliquait que les murailles n'étaient détruites que pour ceux du dehors. Nullement pour les habitants du château: sauf à se quereller avec des seigneurs étrangers, les gens du pays resteraient, demain comme aujourd'hui, assurés de leur sécurité dans le périmètre de ses douves.

A ses anciens ennemis qui les convoitaient, le châtelain expliquait que la coutume du château interdisait de déplacer hors les murs les précieux grimoires conservés au donjon. Mais plusieurs objectaient à cet argument. Ainsi le chevalier de Steinbrück faisait observer que les murs étant détruits, le transport des manuscrits ne pouvait violer la coutume. Quant au Chevalier noir, il soutenait avec d'autres que la coutume était abrogée: le châtelain n'avait-il pas offert, en témoignage de la paix retrouvée, ce lot de trois cents parchemins déjà transportés au loin par-delà l'océan. Tous s'entendaient pour dire que, sauf à leur remettre l'ensemble des collections du donjon, le châtelain Hans-Rudolf se rendait coupable de parjure, une vilenie si grande que les représailles les plus cruelles, qui déjà se préparaient, n'y suffiraient à sauver le duc d'une excommunication certaine.

C'est alors qu'intervinrent à leur tour les échevins du château, réclamant eux aussi l'accès aux précieux parchemins. Ils arguaient de ce que des seigneurs étrangers, hier encore ennemis, ne sauraient être mieux traités par le duc que ceux qui, comme eux, levaient loyalement le cens, le champart et la gabelle sur les terres du château.

Le duc se sentait très las. Il était rentré les mains vides d'un voyage en mer, chez les Maures où il avait été trompé sur le prix par quelque barbaresque qui détenait en otages deux de ses gens. Fatigué, hésitant, il rechignait à argumenter plus avant. Et devait se faire grande violence pour ne pas céder aux délices du songe qui l'obsédait depuis peu: les très riches heures d'une paisible retraite.

 

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